Французский Экология
06.07.2026 Читать источник
Строительство нового моста через реку Святого Лаврентия угрожает уничтожить исторический ландшафт Острова Оrléans

В ходе подготовки к возведению нового моста на острове Оrléans ведется активная добыча камня и грунта, что вызывает обеспокоенность экспертов по сохранению наследия. Автор подчеркивает, что масштабные земляные работы могут безвозвратно изменить уникальные пейзажи региона, несмотря на экономическую необходимость строительства.
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Je suis passé l’autre jour chez Pierre Lahoud. Je n’étais pas loin. Je lui ai dit : « J’arrive. » Lahoud, c’est un chevalier ailé. Depuis son avion, il a passé sa vie à regarder le Québec vu du ciel. Il a photographié, sans jamais se lasser, les villages, les rangs, les clochers, les granges, les champs de culture, les sommets enneigés, les méandres des rivières, le grand fleuve… Il l’a fait pour montrer que le territoire, vu avec hauteur, parle plus franchement de nous que bien des discours qui ont pourtant la prétention d’être terre à terre.
Après avoir pris mon mal en patience, coincé derrière les files de camions qui encombrent désormais la route de l’île d’Orléans, j’ai fini par arriver chez Lahoud. Depuis un moment, les camions transportent la pierre et la terre qu’on arrache au cœur de l’île pour les déverser dans le fleuve en vue de la construction du nouveau pont. L’ancien a fait son temps. Inauguré en 1935 par Alexandre Taschereau dans le cadre d’une opération électorale, le pont de l’Île, bien qu’une nécessité, s’inscrivait dans cette vieille tradition qui métamorphose des travaux publics en cadeaux politiques.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, la facture du nouveau pont est estimée à environ 2,8 milliards de dollars. Pas bien loin, somme toute, du coût du nouveau pont Samuel-De Champlain à Montréal. Pourtant, les deux ouvrages n’ont rien de comparable. Le pont montréalais compte six voies de circulation, accueille près de 140 000 véhicules par jour. Il porte aussi le REM, en plus d’une large piste cyclable. Celui de l’île d’Orléans ne comptera, lui, que deux voies et une piste cyclable, pour quelque 12 000 véhicules quotidiens seulement. À partir de quel moment la promesse d’un nouveau pont « bien joli » suffit-elle à faire oublier de tels écarts de prix ?
Au milieu de l’île, de grosses pelles mécaniques creusent le sol. À l’intérieur des terres, des nuages de poussière montent vers le ciel. Le tuf est arraché à la terre, puis chargé dans des camions. Cette roche poreuse, légère et friable résulte de l’accumulation de débris géologiques laissés par le passage des glaciers, bien avant les jolies maisons et les longues terres aux allures de rangs qui structurent l’île d’Orléans.
Tout ce tuf charrié par camions est destiné à la construction de jetées temporaires. Utilisée comme remblai, cette pierraille permet d’aménager les plateformes à partir desquelles les ouvriers pourront accéder aux futures piles du pont. Ces manœuvres laissent de gros trous sur les terres d’en haut. Tout cela, paraît-il, va permettre de mieux gérer les eaux de ruissellement et de protéger l’environnement.
Suffit-il de prétendre améliorer un territoire agricole pour mieux en justifier l’exploitation ? L’« environnement » me semble parfois sentir un peu trop la fraise. C’est le parfum officiel de notre époque. Celui qu’on vaporise sur tout et n’importe quoi pour en adoucir l’odeur.
Pierre Lahoud et moi, on ne se connaissait pas vraiment, bien qu’on se soit déjà parlé plusieurs fois, notamment par la magie des ondes de la radio de nos impôts. Face à face, de quoi pensez-vous que nous avons parlé ? De bâtiments abandonnés. D’églises laissées à elles-mêmes. De paysages dont on se détourne. Bref, de choses dont je parle très rarement dans cette chronique, mais qui me préoccupent par ailleurs assez dans mes autres activités de journaliste.
Chez cet homme toujours souriant, il y a une manière très simple de rappeler que le patrimoine n’est pas un caprice de nostalgiques ni une collection d’objets destinés aux musées, mais une façon sobre et raisonnable d’habiter le présent, sans se conduire en vandales face à l’héritage laissé par nos devanciers.
Pierre Lahoud me parlait donc de la beauté des paysages, de notre négligence à ne pas en mesurer la valeur, de notre manque de sens des responsabilités à les transmettre aux générations futures.
Pendant ce temps, je mangeais les fraises qu’il avait posées sur la table. De belles fraises rouges. Juteuses. Délicieuses. Des fraises qui goûtent la fraise. Des fraises juste assez sucrées. Des fraises de l’île d’Orléans.
Rien à voir avec ces fraises gorgées d’eau, celles qui, comme tant de fruits de Californie, envahissent nos supermarchés en ayant à peu près la texture et le goût du plastique qui les emballe. Pour une fois, me suis-je dit, voilà une fraise qui ne cherche pas le sens de son existence dans sa capacité, après avoir traversé tout le continent en camion, à durer une semaine sur une tablette réfrigérée.
Il y a dans les fraises de l’île quelque chose de juste et de bon. Elles me rappellent les petites fraises sauvages que nous cueillions, quand j’étais petit, dans des terrains vagues. Après tout, la fraise, c’est l’incarnation même d’un été de chez nous, aussi bref que doux.
Quand je suis sorti de chez lui, après m’être bourré de fraises, Lahoud m’en a offert un gros casseau en souriant. Sans doute avait-il compris que j’étais un trou sans fond pour ces petits fruits d’ici.
Tandis que les pelleteuses éventrent l’île d’Orléans au nom du progrès, il reste au moins ces petits fruits rouges comme une preuve obstinée que le territoire peut encore produire autre chose que du remblai pour de nouveaux chantiers. Et manger des fraises, c’est un peu déjà les vacances. Ce n’est jamais un mauvais programme pour traverser juillet.
Quand je reviendrai à cette chronique, ce sera presque le temps des pommes. Pas sûr que je vous parlerai des pommes, même si j’aurai passé l’été à regarder les pommiers des Cantons-de-l’Est s’étirer au soleil pour nous en donner. Entre les fraises de l’île et les pommes des Cantons, il nous reste au moins la possibilité d’oublier, pour un instant, les grues, les remblais, les promesses de ponts conjuguées aux élections, afin de retrouver, du moins pour un moment, la beauté du monde.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
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